Ma seconde qualification n’aurait pas pu exister sans l’avortement de la première. Alors ce récit sera celui d’une qualification et demie. La première et la seconde sont liées, car la seconde est la suite logique de la première, bien que les deux navigations ne se soient pas ressemblées du tout. 

5 juin 2016, stage de survie ISAF fraîchement en poche, inscription au Fastnet bouclée, j’ai une fenêtre de 10 jours pour partir en qualification. Le temps n’est pas à la dépression, aucun risque de monter vers l’Irlande. Je quitte donc la Trinité en fin de journée. Je suis assez excitée de partir pour la première fois au large, seule sur mon bateau, hors course, de traverser le rail. La semaine passe relativement vite, j’ai le temps de découvrir la vie à bord, la toilette, la nourriture mais aussi d’écrire sans modération, dans mon journal de bord officiel, et dans un autre, moins officiel. Je ne m’ennuie pas, cela fait déjà une semaine que je suis partie en qualification. Il me reste 500 milles à parcourir soit la moitié du parcours et je dois être à Douarnenez pour le départ du Fastnet quelques jours plus tard. Il me reste tout le parcours Sud à faire. Je ne me sens pas prête avec l’échéance de Douarnenez ensuite. J’ai peur de manquer une super course, mes parents viennent me voir sur le départ. Je veux être prête sur cette course pour eux. J’abandonne ma qualification avant de passer Sein et je file directement à Douarnenez. Le coeur noué. Je remettrai ça cet été. Ne pas avoir de remords est le plus important. Je me mets trop de pression sur le Fastnet, puis le foc nous lâche alors que nous avons fait un super run la première nuit. Nous abandonnons. Je m’en veux terriblement. Il faut aller de l’avant, je prévois donc de repartir en qualification dans l’été.

A la fin du mois de juillet, après quelques semaines de boulot à Paris, je suis de de retour en Bretagne pour préparer ma qualification. La fenêtre météo semble bien. Yann me donne son aval. Cette fois-ci je me sens prête. Moins excitée car je ne pars plus vers des terres inconnues. En additionnant Mini Fastnet et première qualification, j’ai traversé la Manche 4 fois en moins d’un mois. La seule différence c’est que cette fois-ci je n’ai pas de concurrents pour me rassurer, ou un collègue de qualification qui naviguerait bord à bord avec moi (cf lors de ma première qualification, nous étions restés quasiment tout le temps à vue avec Nick). Je me sens du coup d’autant plus responsable et sérieuse. Il est 22heures, je quitte le quai. Panne de speedomètre, je fais demi-tour, démonte rapidement le speedomètre qui était complètement encrassé, et je repars. Il est 23h, la nuit est tombée. Je monte au près vers Sein. Ca ne passera pas en un bord. Le vent tombe en fin de nuit, je manque la renverse d’une heure, je suis bloquée à Sein. Qu’importe, j’ai de la lecture, il fait beau. A 13h, j’ai passé Ouessant. J’envoie le spi medium. J’avance vite mais le vent se rapproche, et monte. Je ne tiens plus le spi. Je décide d’attendre que le vent se stabilise avant d’envoyer un éventuel geenaker. J’en profite pour manger. Le vent forcit, monte à 30 noeuds, 35 noeuds, prend des tours dans les 40. Pointe à 47 noeuds, déjà 3 ris dans la GV, un dans le foc, je décide d’affaler toute la GV pour me reposer, car les prochains jours s’annoncent finalement musclés. Je file sous foc seul à 8 noeuds dans une grosse mer irrégulière. Il n’y a pas un chat dans le rail (autoroute des cargos et autres bateaux de commerce). La traversée est rapide malgré les conditions dantesques. Le vent se calme avec la nuit qui approche, je renvoie une partie de ma grand voile. La montée vers Conninberg se fait sur un bord. Une fois la pointe d’Angleterre passée et le rail Est des Scilly assuré je profite de la nuit pour aller me coucher. Je ne vois personne. Pas moins de 25 noeuds de vent au compteur, le bateau m’épate, il est stable. Mon moral aussi. Je suis assez fière intérieurement de gérer mon bateau dans de telles conditions, tout en étant plutôt heureuse, en dormant largement et en mangeant correctement. Le vent forcit lorsque je viens virer de Conninberg, la mythique marque du parcours nord. La mer se forme davantage à l’approche des côtes irlandaises. Je lofe une fois la cardinale bien passée, je me mets au près, c’est difficile, la mer est très mauvaise, le vent a repris quelques tours. 30 noeuds au compteur. Je balance un peu trop de quille sous le vent (la quille est pendulaire), le virement est pénible, je suis vautrée, je m’y reprends à deux fois. La seconde fois, c’est bon. Je me règle à nouveau. Près ouvert pour la descente. Je croise Valentin, un autre ministe à 30 milles au sud de Conninberg. Je peux enfin parler à quelqu’un, avant ce n’était pas possible, ma VHF ne supportait plus mes émissions à plus de 1 mille. C’est furtif mais toujours agréable de croiser une présence amicale sur l’eau.

La nuit se passe bien, je croise très peu de monde alors qu’en mer d’Irlande lors de ma première qualification j’avais rencontré des dizaines et des dizaines de bateaux pécheurs, croisé beaucoup de gros bateaux. Je passe la pointe Anglaise au petit matin, persuadée d’arriver vite à Ouessant. Seulement le vent prend de la gauche et mon près en tribord amure est de plus en plus serré. La Manche est horriblement formée, irrégulière. Le ciel est chargé, instable, de nombreux grains apportent des grosses claques de vent. Le vent s’établit à 30 noeuds et dépasse les 40 dans les grains. Je suis au près, le bateau n’avance pas. J’essaie de barrer pendant de longues heures. Je ne croise personne. Je suis trempée. Mais à aucun moment je n’ai peur car j’ai confiance en moi, confiance en mon bateau qui me semble bien robuste. J’essaie d’affaler le foc pour voir si je peux tenir sous GV seule. Impossible, le bateau est complètement déséquilibré. Je renvoie donc mon foc. Je n’avance décidément pas. Je profite d’être à la barre pour faire tourner mon groupe électrogène à l’intérieur du bateau pour recharger les batteries. Des paquets de mer s’explosent sur le bateau, il m’est impossible de mettre le groupe à tourner dehors au risque de lui offrir une baignade non désirée. Les batteries chargées, je file dormir un peu. Le vent tombe subitement à la tombée de la nuit, puis complètement vers minuit. J’arrive encore une fois une heure trop tard pour passer Ouessant. Il n’y a plus un souffle de vent. Je recule dans la Manche. Finalement le courant s’installe et me pousse à l’Ouest. Je préviens le Sémaphore de Ouessant que je dérive d’Ouest en Est au nord de Ouessant, que je suis peu manoeuvrable et que je tiens la veille. Au petit matin, je suis au nord du passage du Four. Ca me va plutôt bien mais le vent est long à se lever. Je mets du temps à m’engager dans le passage du Four, déportée par un courant qui me repousse vers le sud de Ouessant. Une fois dans le Four, j’envoie le Geenaker et je file, espérant arriver à Sein avant la bascule. Mais le vent est trop mou. J’arrive trop tard. Je reste donc encore bloquée à Sein.

La dernière fois, j’avais abandonné au même endroit. Mes nerfs craquent. Je viens de passer 3 jours dans la baston et me voilà maintenant bloquée dans la pétole. Un anticyclone s’est installé sur le parcours sud. J’ai envie d’arrêter, je trouve que la pétole est tellement plus dur que les 40 noeuds !

Enfin le vent se lève, j’attends que la marée puisse m’aider à passer le raz de Sein. Une fois Sein passé, j’envoie mon grand spi direction Penmarc’h. C’est superbe, j’avance bien, le soleil est magnifique et je suis heureuse de croiser des plaisanciers sur l’eau après les jours de pure solitude passés en Manche et en mer d’Irlande. Puis à nouveau je m’éloigne ses sentiers battus vers le plateau de Rochebonne au large de l’île de Ré. Le vent mollit mais j’avance plutôt vite. Puis à midi, le vent tombe. Je tente de garder le grand spi. J’aperçois un fil qui traîne derrière mon bateau. Il ne semble pas très gros, je me dis que ce ne doit pas être très gênant. J’ai aussi la flemme d’affaler mon spi pour le renvoyer ensuite. Et puis il y a 3 noeuds de vent, j’avance quasiment aussi vite que le vent je suis satisfaite. Je me plonge dans mon bouquin entamé sur la première partie de la qualification. Limonov d’Emmanuell Carrère, l’histoire d’un nationaliste ukrainien atypique, voyou puis poète, écrivain, et guerrier. Je bouquine au soleil, croise trois bateaux de pêche.

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Lire jusqu’aux derniers rayons de soleil

Puis à la tombée de la nuit le vent se lève. Je suis toujours sous spi. Je monte la quille au vent. Par curiosité, je jette un oeil à cette petite chose qui traîne derrière mon bateau. Petite chose pas si petite, il s’agit un gros cordage de pêcheur vert clair emmêlé autour de ma quille, avec en prime avec des déchets et des bouts de filets. Je fais giter le bateau, et arrive à en attraper un morceau. C’est super lourd ! Je file chercher un couteau, n’oublie pas de me rattacher et je me penche en grand pour couper tout ce bazar. Je dois couper à 2 endroits pour défaire ce gros paquet qui était bloqué dans la quille. Je me dis que c’est nul de laisser cette merde repartir à la mer. Mais si gros et si lourd pour mes petits bras et mon petit bateau… Je repars, profondément heureuse d’avoir su gérer la situation sans m’énerver, sans me précipiter.

Le soleil tombe, j’arrive sur Rochebonne, le ciel est magnifique. Les couleurs sont superbes. Un petit bout de lune se lève sur un horizon étiré de nuages. Je suis étonnée de ne pas croiser de pêcheurs. J’affale mon grand spi pour tenter le spi medium puis j’opte finalement pour le code 5 direction le pont de l’île de Ré. Le bateau est tracté, file à toute vitesse. J’avance pleine balle. Je n’ose pas me coucher à l’approche d’Oléron. Je connais assez peu le coin, en particulier de nuit. Alors arrivée à quelques milles, je tiens la veille à l’extérieur, carte sous le coude pour identifier les lumières qui scintillent de toute part. Je croise quelques pêcheurs qui sortent en fin de nuit. J’aperçois le pont de l’île de Ré. Le ciel du matin apparaît. Je suis au près pour remonter vers le pont. Je passe à temps, de peu, de l’autre côté du pont avant la renverse. J’essaie de profiter au maximum du vent frais du matin pour sortir du Pertuis. Le vent mollit complètement. Heureusement la marée descendante me fait avancer dans le bon sens. En fin de matinée toujours pas de vent. J’ai continué ma lecture en l’attendant mais fatiguée je perds patience. Je croise tous ces plaisanciers qui mettent le moteur, qui me rasent les fesses à toute allure, beaux heureux, pleins d’insouciance.

Voilà longtemps que j’ai quitté le quai. Je pense à ces vacances frivoles que je n’aurai pas. Je suis sale, mes cheveux sont hirsutes, je suis habillée comme un sac, je mange des plats en poudre. Je suis heureuse de ce mode de vie, mais à être si proche des côtes, si proche des vacanciers j’ai des envies terriennes. J’ai envie d’un rosé frais, d’une cigarette. J’ai envie de me sentir féminine, de quitter ce short informe, de coiffer mes cheveux, de soigner ma peau meurtrie par le sel, par le soleil, par l’humidité constante, de retrouver mes amis. Je n’ai pas mangé depuis la veille, j’ai peu dormi, mes nerfs me lâchent, encore une fois dans l’absence totale de vent. Un banc de dauphins croise ma route et me remet d’aplomb.

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Coucher de soleil au large de Rochebonne

Le vent se lève, j’envoie mon geenaker. Le vent prend de la droite, j’affale mon geenaker, je fais à peine les Sables d’Olonne sur un bord. Branchée sur le canal 16, j’écoute les péripéties bénignes des plaisanciers. Je croise beaucoup de bateaux. Nous sommes samedi, toutes voiles dehors ! Ca me distrait. Je bouquine sur les longs bords de près, interrompue par quelques virement dans un vent qui finalement est monté à 20 noeuds par effet thermique. La nuit tombe, la chaleur et le vent aussi. Je continue à tirer de longs bords entre la côte et l’île d’Yeu. Cette nuit là, il fera froid. Je me couvre beaucoup. Le vent est annoncé prenant de la droite. Je veux être bien placée pour prendre la bascule, il ne me reste plus grand chose à parcourir. Je dors en veillant la droite qui n’arrivera jamais. Au petit matin le vent tombe, je l’exploite au maximum puis me retrouve au sud de Belle île complètement bloquée dans la molle. Il fait chaud. Je bouquine sur une mer d’huile. J’attends le vent que j’espère grâce au thermique. Je décide de passer par les îles pour entrer en baie de Quiberon. Je tire quasiment un bord jusqu’au passage des Soeurs. Je passe les Soeurs au près. Voilà, la qualification touche à sa fin. Il ne me reste plus que 10 milles à parcourir avant d’arriver à la Trinité. Je profite de ce long bord de près ouvert en ce dimanche ensoleillé. Les bateaux sont nombreux à rentrer au port. Je suis profondément heureuse d’avoir fait cette qualification. Je suis heureuse. Il est 20h quand je pose pied sur le quai, après 7 jours et 21 heures de mer en solitaire. Je ne réalise pas ce que je viens d’accomplir.

Je n’aurai pu accomplir cette qualification sans les soutiens de mes proches, de l’association Femmes de Bretagne et surtout sans le soutien indispensable de mes partenaires Optigestion et Opcalia. Un grand merci à eux, un grand merci à vous tous.

Charlotte

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